La scène de l'image
Dominique Abensour
Texte paru dans le catalogue Périples / Travelling, édition Le Quartier Centre d'art contemporain, Quimper, 2001
L'œuvre de Marcel Dinahet est étroitement liée au littoral. Depuis le début des années 80, il en parcourt les paysages terrestres et sous-marins avec une caméra vidéo. Les pièces construites à partir des séquences filmées cultivent un passé de sculpteur avec lequel il n'a pas tout à fait rompu en "passant à l'image", au moment où il immerge nombre de ses sculptures au fond de la mer. Les livrant au travail du milieu naturel pour les perdre ou les retrouver au cours de ses plongées, il finit par les abandonner tout à fait pour se consacrer à une investigation de la côte bretonne. Ses recherches s'étendent bientôt sur toute la façade atlantique et aux côtes de la Méditerranée.
De ses périples soigneusement étudiés, il ramène des images surprenantes qui échappent, à première vue, à toute logique documentaire ou narrative. Enregistrées par une caméra souvent confiée aux éléments,
aux mouvements de la mer ou à ceux du corps qui se déplace à pied ou en voiture, elles ont un impact physique sur le spectateur. Semblant traduire cette "vision sans regard" dont parle Virilio (1) elles restituent une expérience des espaces traversés, éprouvés plutôt que vus.
Selon les projets, selon leurs liens avec un lieu (la
plage, le chantier naval), un trajet (Saint-Malo/Portsmouth), un itinéraire (les ports, les Finistères), les images recueillies font l'objet d'un montage, séquences d'images en mouvement ou suites photographiques d'arrêts sur image qui trouvent leur finalité et
l'espace de leur présentation, dans des dispositifs ou des installations.
À Quimper, Marcel Dinahet construit un parcours
où les pièces s'articulent les unes aux autres dans une scénographie conçue en fonction de l'architecture du Quartier : quatre salles en enfilade.
L'exposition "s'ouvre" sur un mur. Il faut le contourner pour trouver l'entrée d'un sas ou d'un container géant construit in situ pour accueillir Le ferry, une vidéo projetée au bout de ce tunnel, tournée à bord du bateau qui relie Saint-Malo à Portsmouth. La caméra accompagne l'entrée et la sortie des voitures, difficiles à distinguer dans le montage en boucle. Elles circulent par à-coups dans un fracas de tôle curieusement orchestré par le rythme régulier des moteurs du ferry. La prise de vue instable, aléatoire par moments, finit par révéler la présence du cameraman qui lui, circule à pied dans une zone à risque où les piétons n'ont pas leur place.
On quitte Le ferry pour découvrir Le Royal. Ce grand hôtel de Dinard, filmé par une caméra flottant quelque part en mer, semble un paquebot menacé par une forte houle. La vidéo a donné lieu à une série de
photographies d'images arrêtées sur écran, encapsulées dans un film
plastique parfaitement étanche dont les brillances soulignent la
matière liquide de l'image.
Face au Royal, deux séquences en
boucle tournées au Mont-Saint-Michel au moment des grandes marées
apparaissent sur les écrans de moniteurs. La ligne d'horizon du Paysage
frotté, balayée par une caméra, qui tourne sur elle-même à hauteur
d'homme, se courbe jusqu'à dessiner un cercle parfait, loin de la terre
et loin de la mer, rompu cependant par un mouvement de caméra qui
s'inverse et dont l'équilibre précaire finit par affecter celui du
spectateur. Ce même horizon paraît reculer inexorablement Sur la baie,
malgré l'avancée d'un marcheur, invisible à l'image, qui frappe le sol
mouillé d'un pas résolu.
Plus loin, en retrait, un moniteur de
petite taille diffuse une vidéo faite À Chypre. Comme prisonnière d'un
aquarium miniature, une usine surgit de nulle part en pleine mer
bientôt engloutie par les flots pour reparaître et disparaître sans fin
dans un montage en boucle. Comme d'autres, cette vidéo manifeste
l'intérêt de Marcel Dinahet pour cette zone voisine du 0 des cartes
marines où souvent le paysage se filme lui-même.
Laissant les
mirages chypriotes on aborde les jeux de miroirs de La plage. Cette
installation occupe toute une salle. Deux grands bassins d'eau
redoublent des images fixes, projetées sur les murs. Ces diapositives
proviennent d'une séquence tournée à Dinard. Posée au ras du sol, la
caméra a cadré les pieds des baigneurs dont le reflet s'inverse sur le
sable mouillé. Entretenant la confusion entre l'endroit et l'envers,
l'image et son double, Marcel Dinahet semble ici mettre en scène le
conseil que Cocteau donnait aux miroirs qui "feraient bien de réfléchir
avant de nous renvoyer les images".
L'exposition se clôt sur une
projection grand format des Finistères, vidéo achevée en 2000 dont le
Quartier avait montré les premières étapes en 1998. Entrepris en 1997,
le projet consiste en un itinéraire construit au sein d'un dispositif
vidéo reliant huit de ces "fins de terre" situées sur la façade
atlantique de l'Europe entre le nord de l'Ecosse et le sud du Portugal.
Ces extrémités, caps et pointes très éloignés des grands centres
économiques et politiques de l'Europe sont des lieux à forte identité
géographique et culturelle dont Marcel Dinahet cherche à saisir la
spécificité. Ses parcours longent la côte, à la frontière de deux
espaces, terrestre et sous-marin, filmés dans leur proximité mais aussi
dans leur différence radicale. Au montage, on passe du solide au
liquide sans transition, brutalement plongé sous l'eau dans un silence
envahi par la respiration du plongeur, sans repères dans un univers où
les verticales et les horizontales n'ont plus cours, et soudain, nous
sommes sur terre, au pied d'un phare, au sommet d'une falaise. Le
passage d'un Finistère à l'autre obéit à cette même écriture du
montage. L'enchaînement des huit séquences dessine une carte
géographique très précise, ce faisant notre capacité à identifier
chacun des sites est sérieusement mise à l'épreuve.
En cette fin
de parcours, Marcel Dinahet nous met dans l'image comme il nous
embarquait à bord du ferry au début de l'exposition qu'il faut
d'ailleurs retraverser pour sortir. De manière paradoxale et alors même
que sont multipliés les points de vue inattendus, les mouvements de
caméra curieux, ces œuvres produisent un effet de réalité proche du
direct. Si la première impression déniait aux images de Marcel Dinahet
toute fonction documentaire ou narrative, force est de constater que
ces deux aspects, certes revisités, travaillent en creux toutes les
installations.
Dans ce corps à corps avec la matière même de
l'image, on peut penser qu'un sculpteur persiste, héritier du Land Art,
marcheur qui traverse les espaces réels pour en construire d'autres
ailleurs qui ressaisissent les premiers. Mais on peut aussi bien y voir
un peintre de l'action painting. Dans une de ses déclarations (2),
Pollock distingue deux phases dans le travail pictural - celle du
dripping où il est dans le tableau tandis qu'il peint en se déplaçant
autour de la toile où s'inscrit la chorégraphie de ses mouvements, et
celle du regard, phase réflexive qui suit celle de l'action, où il
prend connaissance de ce qui est fait pour pouvoir reprendre la
peinture. La démarche de Marcel Dinahet qui s'immerge dans le paysage,
sans regard dans l'objectif de la caméra au moment du tournage avant de
passer ensuite à l'examen des rushes, étudiant les images au moment du
montage, ne fait-elle pas écho au témoignage de Pollock ? À regarder
plus loin dans le temps du côté de la peinture, on pourrait même
débusquer quelque résurgence du projet impressionniste, cherchant à
pénétrer le paysage en profondeur, à enregistrer une expérience
perceptive, à fixer sur la toile une sensation fugitive, un moment
fugace.
Sans doute l'outil vidéo se prête-t-il aux retours sur
le passé. Plus près de nous, l'œuvre de Marcel Dinahet manifeste des
affinités avec celle de Bill Viola, en particulier avec ses vidéos des
années 70 et 80 où il met en scène des expériences limites, des
situations extrêmes en construisant des espaces que l'on croit voir de
l'intérieur. Pour lui, "la vidéo prend sa source dans le direct (...)
elle est proche du son du film ou de la photographie" et la prise de
vue coïncide avec une réalité déjà là (3). Or ce qui frappe dans les
vidéos de Marcel Dinahet, c'est bien cette impression de direct
insoumis aux cadres télévisuels qui l'enferment toujours dans un
récit, mais ici capable de transmettre une expérience.
La
conscience d'appartenir au milieu filmé lui permet d'obtenir des images
hors-norme comparables - si l'on ose un rapprochement contre nature -
avec celles des premiers diaporamas de Nan Goldin dont l'étrange
qualité documentaire et narrative tient surtout au fait qu'elle fait
partie de ce milieu - humain cette fois et marginal - qu'elle
photographie. En donnant de son corps à l'image qu'il met en scène
Marcel Dinahet, lui, parvient à construire "un nouveau site pour le
regard" (4).
1. Dans sa préface à "Guerre et cinéma I", Paul Virilio évoque une
vision orbitale qui n'est plus celle des humains mais celle "d'une
machine de vision embarquée à bord d'un satellite intelligent".
Éditions Cahiers du cinéma 1991
2. Déclaration reproduite dans le catalogue de l'exposition Jackson Pollock, Centre Georges Pompidou 1982
3. L'espace à pleine dents", entretien avec Bill Viola par Raymond Bellour 1984, hors série n°14 des Cahiers du cinéma 1986
4.Cette
formule empruntée à René Payant décrit la fonction même du dispositif
vidéo ; citée par Christine van Assche dans "L'époque, la mode, la
morale, la passion" p. 332, Centre Georges Pompidou 1987
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